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Economie de la révision dans une organisation internationale : le cas de l'OCDE

René Prioux, Chef de la Division de la traduction de l'Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) et Michel Rochard, réviseur et responsable de la traduction externe à la Division de la traduction de l'OCDE 1

RESUME

Malgré leur image prestigieuse, les organisations internationales n'ont pas échappé aux tendances économiques récentes et notamment à l'importance de la notion de coût. Le métier de traducteur a lui aussi été bouleversé dans ces organisations, l'informatisation du travail en étant l'illustration la plus banale. Mais surtout, tout va très vite, les réunions et les publications se succèdent, les documents abordent sans cesse des problématiques nouvelles et complexes et aucun traducteur ne peut prétendre en permanence à la qualité absolue dans le respect scrupuleux des délais. Intrinsèquement liée à la notion de qualité, la révision prend dès lors une dimension stratégique : c'est un facteur de cohérence et de cohésion, de transmission des savoirs spécialisés, de contrôle de la qualité des traducteurs, de rationalisation de la répartition du travail, etc. Pour tirer pleinement parti de cette diversité de fonctions tout en respectant les impératifs de coûts, cet article s'efforce de définir une véritable 'économie' de la révision, à partir de l'expérience et des projets de l'OCDE.

ABSTRACT

Despite their prestigious image, international organisations have not been immune to recent economic trends, and especially the notion of cost.  The business of translation in these organisations has also changed radically, the most obvious illustration of this being computerisation.  Above all, though, everything is happening very fast; meetings and publications come in quick succession, documents are constantly tackling new and complex issues and no translator can claim to achieve perfect quality and at the same time keep scrupulously to deadlines.  Being intrinsically bound up with the concept of quality, revision takes on a strategic dimension, serving to ensure coherence and consistency, pass on specialist knowledge, check the quality of translators' work, rationalise the way work is distributed, etc.  In an effort to make the most of this variety of attributes, while at the same time complying with cost constraints, this article seeks to define a 'genuine' economy of revision on the basis of OECD experience and projects.

MOTS-CLES

Révision, OCDE, concordance optimale, fiabilité, surcoût, analyse des risques, qualité utile, équivalence fonctionnelle, théorie de l'enquête, cahier des charges, modèle économique, économie de la révision.


Au début des années 90, la Division de la traduction de l'OCDE pratiquait certes la révision, mais cette activité ne représentait qu'une partie marginale du travail de ses agents. En fait, la révision ne couvrait que deux catégories de travaux : d'une part, la production des nouvelles recrues qui faisait généralement l'objet d'un suivi attentif ; d'autre part, les travaux confiés à des traducteurs externes dont une partie donnait lieu à un contrôle. Encore faut-il préciser que les nouvelles recrues, triées sur le volet et disposant le plus souvent d'une expérience et d'une spécialisation antérieures, n'étaient 'révisées' que durant quelques semaines ou quelques mois. Quant à la 'sous-traitance', elle restait très limitée, à peine 10 % du volume des traductions, et elle était assurée par des traducteurs expérimentés dont une partie venait passer quelques semaines par an dans les locaux de l'OCDE en tant que consultants.

Quinze ans ont passé et le paysage de la traduction a été bouleversé à l'OCDE : gestion des coûts, tarification des services, outils d'aide à la traduction, sous-traitance, partage des ressources font désormais partie du quotidien. En outre, les thèmes traités dans les documents de l'Organisation ne sont plus aussi cloisonnés que par le passé, de sorte que les traducteurs doivent tout à la fois être spécialisés et savoir s'adapter à de multiples domaines. Or, à l'image de la mondialisation, tout va très vite, les réunions et les publications se succèdent dans notre organisation, les documents abordent sans cesse des problématiques nouvelles et complexes et aucun traducteur, interne ou externe, ne peut prétendre en permanence à la qualité absolue dans le respect scrupuleux des délais.

Dès lors, quel est le meilleur moyen de servir le bilinguisme officiellement inscrit dans la Charte de l'OCDE ? Est-ce de livrer de magnifiques traductions que personne ne lira parce qu'elles arriveront trop tard et de gaspiller des ressources limitées ou de définir une véritable économie de la traduction et de la révision permettant de proportionner la mobilisation de nos ressources à l'enjeu que représente chaque texte en termes de communication bilingue ? Nous avons, on le comprendra, choisi la seconde voie et nous allons voir que la révision est au cœur de cette stratégie.

Le contexte général

Ces quinze dernières années ont été marquées dans le monde par plusieurs grandes tendances : émergence de la mondialisation, tensions politiques et économiques, gonflement des déficits budgétaires et de la dette publique dans de nombreux pays développés, effort de réforme du secteur public et, de la part des populations, accroissement des exigences de transparence.

Ces grandes tendances ont eu un impact sensible sur les organisations internationales, qui ont souvent servi de 'boucs émissaires'. Soucieux de faire des économies, les gouvernements des différents pays ont exercé des pressions budgétaires de plus en plus fortes sur ces organisations qui ont entrepris des réformes et des restructurations profondes pour mieux répondre aux besoins d'un monde en mutation rapide après l'effondrement de l'Union soviétique.

Naturellement, les services de traduction des organisations internationales n'ont pas échappé à ce processus de réforme et ils ont dû eux-mêmes se restructurer, réduire fortement leurs effectifs et réfléchir à un mode de gestion qui leur permette de répondre à une demande toujours aussi forte avec des ressources sensiblement revues en baisse.

La réponse des services de traduction

Au-delà des solutions classiques comme la restructuration interne ou la sous-traitance d'une part croissante de la demande, qui ne sont du reste pas propres au secteur de la traduction, quelles réponses les services de traduction pouvaient-ils apporter ?

Pour l'essentiel, ces réponses sont au nombre de trois : mieux gérer les ressources de traduction, offrir des services à valeur ajoutée et développer la coopération interne. Avant d'examiner plus en détail la première réponse qui est au cœur de cet article, évoquons brièvement les deux autres. Parmi les services à valeur ajoutée que les services de traduction peuvent offrir, il y a bien entendu les glossaires spécialisés (la Division de la traduction vient de publier la deuxième édition du Glossaire de l'économie de l'OCDE) accessibles à l'ensemble du personnel de l'Organisation, voire à l'extérieur. Il y a aussi le contrôle qualitatif des originaux, fonction très appréciée des auteurs parce qu'elle apporte une véritable valeur ajoutée aux documents originaux, le traducteur jouant le rôle de filtre qualitatif et de filet de sécurité en signalant les erreurs décelées au fil de la traduction. Il y a la production de guides de style qui concourt à améliorer la qualité rédactionnelle et l'editing, qui améliore la clarté et la pertinence de l'information, donc la communication. Or, c'est important dans les organisations internationales dont beaucoup d'agents n'écrivent pas dans leur langue maternelle et dont les écrits s'adressent à un lectorat qui se caractérise par sa diversité culturelle et linguistique. Le développement de la coopération interne peut prendre la forme de collaborations terminologiques entre les directions 'auteurs' et les services de traduction, notamment pour l'élaboration de glossaires très spécialisés assortis de définitions de terme et, plus généralement, la mise à la disposition de toute l'Organisation des produits développés pour les besoins des services linguistiques. Ainsi, la Division de la traduction de l'OCDE tient une liste bilingue des organes de l'OCDE, liste reconnue comme la plus fiable de l'Organisation.

Mieux gérer les ressources du service de traduction

La question de la gestion des ressources se règle en partie par une rationalisation de la structure et de la gestion des services linguistiques. Ce processus sera bien entendu fortement influencé par l'histoire de l'organisation et de ses services linguistiques, le nombre de langues officielles et de langues de travail, l'équipement informatique des services linguistiques et les besoins de sous-traitance. Il est donc difficile de définir une solution universelle dans ce domaine.

En revanche, un service de traduction peut s'attaquer au double problème du coût et de l'image de la traduction en mettant en place une politique de gestion efficiente de la qualité. En d'autres termes, il peut " sortir par le haut " de cette spirale infernale dans laquelle on lui impose de faire toujours mieux avec de moins en moins de moyens.

Du produit au client : un changement de philosophie

Dans une 'organisation internationale idéale', reconnaissant pleinement l'apport de la traduction à la qualité de la communication et affectant à cet effet des ressources adéquates, des traducteurs professionnels compétents, comme ceux de l'OCDE, devraient pouvoir disposer du temps et des outils nécessaires pour assurer en permanence des travaux de très grande qualité, ce que l'on pourrait qualifier de 'qualité absolue'. À n'en pas douter, cette qualité est légitimement l'ambition de tout professionnel consciencieux.

Or, les traducteurs indépendants le savent bien, le cahier des charges des travaux qu'on leur confie est loin de donner systématiquement la priorité à cette exigence de qualité. Il existe en fait plusieurs marchés correspondant à plusieurs niveaux de qualité attendue, avec des délais différents, des niveaux de prix différents. Sur ces marchés, les intervenants, 'acheteurs' et 'vendeurs' de traduction, ainsi que les 'intermédiaires' sont régis par la loi de l'offre et de la demande.

La situation des organisations internationales n'est pas très différente à cet égard. Dans ces organisations, la notion d'offre et de demande de traduction est loin d'être absente et elle s'exprime par la recherche du meilleur rapport coût-qualité de la part du demandeur de traduction et par une gestion efficiente de la traduction (et de la révision) de la part du service de traduction pour répondre à cette demande.

Cette gestion se manifeste sur deux plans : l'analyse et le classement des textes à traduire en fonction de leur niveau d'importance, d'une part ; le classement des traducteurs en fonction de leur fiabilité, ces deux classements étant ensuite croisés pour aboutir à la concordance optimale.

On trouvera ci-après une présentation succincte de ces deux classements.


CLASSEMENT DES TEXTES PAR NIVEAU D'IMPORTANCE

Te1 : Textes importants et très importants

  • actes juridiques ou réglementaires
  • textes politiques ou diplomatiques
  • textes destinés aux organes suprêmes de l'organisation
  • rapports pour les conférences ministérielles
  • communiqués de presse
  • publications

Te2 : Textes moyennement importants

  • textes de projet soumis pour discussion aux divers organes et aux pays membres de l'organisation (comités, groupes de travail, etc.)
  • rapports présentés à des séminaires
  • ateliers et autres événements similaires (sauf réunion à haut niveau)

Te3 : Textes peu importants

  • notes administratives
  • notes d'information
  • documents de séance

CLASSEMENT DES TRADUCTEURS PAR NIVEAU DE FIABILITÉ

Tr1 : Fiabilité très élevée

  • traducteurs internes de haut niveau (correspond essentiellement aux grades de réviseur senior ou junior et de traducteur principal senior)
  • anciens traducteurs/réviseurs internes de haut niveau travaillant régulièrement pour l'organisation
  • traducteurs externes de haut niveau et très expérimentés travaillant régulièrement pour l'organisation

Tr2 : Fiabilité bonne

  • traducteurs internes expérimentés (correspond essentiellement au grade de traducteur principal junior)
  • anciens traducteurs/réviseurs internes d'autres organisations travaillant de temps en temps ou depuis peu pour l'organisation
  • traducteurs externes expérimentés travaillant régulièrement pour l'organisation

Tr3 : Fiabilité moyenne

  • traducteurs internes peu expérimentés
  • traducteurs externes expérimentés travaillant de temps en temps ou depuis peu pour l'organisation

Tr4 : Fiabilité faible

  • traducteurs internes qui n'ont pas fait la preuve de leur fiabilité (ne pas conserver dans les effectifs, affecter à d'autres fonctions ou ne pas leur confier de textes importants)
  • traducteurs externes qui n'ont pas fait la preuve de leur fiabilité (cesser la collaboration)
  • nouveaux collaborateurs externes sans état de service particulier dont la fiabilité doit être vérifiée (traducteurs peu expérimentés, experts non traducteurs professionnels)

À partir de ces deux classements, nous avons établi une grille ou matrice permettant de rechercher la concordance optimale entre texte et traducteur et donc d'orienter les décisions en matière d'attribution des textes. Ce processus comporte deux étapes :

LA RECHERCHE DE LA CONCORDANCE OPTIMALE
1re phase : Concordance importance du texte/fiabilité du traducteur

Offre ►

Demande ▼

Fiabilité du traducteur
+++

 Fiabilité du traducteur
++

 Fiabilité du traducteur
+

Fiabilité du traducteur

Importance du texte
+++ 

TBC

BC

MC

TMC

 Importance du texte
++

TBC

TBC

BC

MC

 Importance du texte
+

S

S/BC

TBC

BC

TBC : très bonne concordance              BC : bonne concordance             
MC : mauvaise concordance
TMC : très mauvaise concordance              S : surcoût

 


2e phase : Concordance entre les caractéristiques de la demande et de l'offre

Textes à traduire (demande)

  • Langue(s) source(s)
  • Langue(s) cible(s)
  • Confidentialité du texte
  • Domaine thématique
  • Longueur du texte
  • Délai souhaité

Traducteurs (offre)

  • Langue(s) de départ
  • Langue(s) d'arrivée
  • Traducteur interne/externe
  • Domaine de compétence
  • Capacité de traduction
  • Disponibilité

 

La recherche de la concordance optimale se heurte bien entendu à certains obstacles :

  • sur le plan de la demande, notamment :
    • un retard du document par rapport à la date annoncée
    • un changement du niveau d'importance du texte en cours de traduction
    • une modification du texte en cours de traduction
    • une modification du délai en cours de traduction
  • sur le plan de l'offre :
    • l'absence d'offre correspondante
    • l'obligation de changer de traducteur en cours de traduction
  • sur le plan du texte :
    • l'importance hors norme du texte
    • son niveau de confidentialité.

Tout défaut de concordance, quelle que soit son origine (erreur dans le choix ou obstacle) se traduit en théorie par une utilisation non optimale des ressources. Par exemple, si le service fourni est de qualité supérieure à la demande, on se trouve en présence d'un surcoût, donc d'un gaspillage des ressources, sans solution. À l'inverse, si le service est de qualité inférieure à la demande, le déficit qualitatif signifie que l'objectif n'a pas été atteint, qu'il faut en passer par une révision, donc par un surcoût, sauf à choisir de ne pas réviser, ce qui évite un surcoût, mais présente un risque qualitatif.

On le voit, la recherche de la concordance optimale débouche nécessairement sur des choix de révision. D'où la nécessité de s'orienter vers une politique efficiente de la révision.

Au fil du temps et sous l'effet des évolutions évoquées précédemment, la révision, qui était conçue comme une activité purement qualitative, a connu un affaiblissement progressif, marqué par la réduction du taux de révision (faute de temps et de ressources). Dans cette phase délicate, la révision a pâti de trois handicaps : l'absence de méthodologie, l'absence de principes directeurs et l'absence de formation. Le fait même qu'une publication consacre un numéro entier à la révision est rarissime et témoigne d'une réhabilitation de cette fonction.

La mise en place d'une politique de la révision se justifie par la nécessité de rationaliser la gestion de la qualité, le relèvement des normes internes de productivité, le caractère de plus en plus pluridisciplinaire des textes, la forte augmentation de la sous-traitance et le renouvellement périodique des effectifs, en particulier à une époque où la génération du " baby boom " va progressivement quitter ses fonctions.

Une nouvelle approche : l'analyse des risques

Cette nouvelle approche vise à analyser les risques pour anticiper un éventuel déficit qualitatif, mieux programmer par anticipation une éventuelle révision et mieux définir l'intensité de la révision à prévoir, le tout pour amener la traduction au niveau de qualité utile au moindre coût.

Pour ce faire, on reprendra la matrice de concordance entre importance du texte et fiabilité des traducteurs.


ÉVALUATION DU NIVEAU DE RISQUE EN FONCTION DE LA CONCORDANCE ENTRE L'OFFRE ET LA DEMANDE

Offre ►

Demande ▼

Fiabilité du traducteur
+++

 Fiabilité du traducteur
++

 Fiabilité du traducteur
+

Fiabilité du traducteur

Importance du texte
+++ 

R1/R2

R2/R3

R3/R4

R5

 Importance du texte
++

R0/R1

R1

R2/R3

R3

 Importance du texte
+

R0

R0

R1

R1/R2

R0 : risque très faible — R5 : risque excessif

Toujours à l'aide de cette même matrice, on peut dès lors formuler des recommandations de révision.

Offre ►

Demande ▼

Fiabilité du traducteur
+++

 Fiabilité du traducteur
++

 Fiabilité du traducteur
+

Fiabilité du traducteur

Importance du texte
+++ 

Révision recommandée (relecture)
R1/R2

Révision nécessaire

R2/R3

Révision indispensable

R3/R4

Pas de traduction Risque excessif

R5

 Importance du texte
++

Pas de révision

 

R0/R1

Au cas par cas

 

R1

Révision recommandée

R2/R3

Révision nécessaire

R3

 Importance du texte
+

Pas de révision

 

R0

Pas de révision

 

R0

Au cas par cas

 

R1

Révision recommandée (relecture)
R1/R2

Les critères de qualité utile

Dans cette économie de la révision, nous avons jusqu'ici présenté les moyens d'adapter à la demande les ressources dont on dispose, tant en termes de traduction que de révision. Mais à partir du moment où on décide de faire intervenir un réviseur, il faut savoir utiliser ses services à bon escient, de façon 'efficiente'. Pour ce faire, il faut définir des critères de qualité 'utile'. Sinon, on risque d'en revenir à une situation dans laquelle le réviseur ne fait intervenir que l'aspect purement qualitatif de la révision sans tenir compte des contraintes de délai et de coût. À cet égard, on distingue deux grandes catégories de critères, les critères de fond et de forme.

  • Critères de fond :
    • Fidélité au sens
    • Rigueur
  • Critères de forme :
    • Respect des règles grammaticales
    • Style (clarté de l'expression)
    • Terminologie

Dans les organisations internationales, on ne demande généralement pas aux traducteurs d'adapter la traduction à un public différent des lecteurs du texte source. Il s'agit plutôt de placer les lecteurs du texte source et du texte cible sur un pied d'égalité.

Cette idée d'égalité des conditions d'utilisation des textes signifie que l'investissement du traducteur et du réviseur doit être proportionné à l'importance que revêt le texte source. Il est donc possible d'envisager une (certaine) modulation de l'application des critères précédents en fonction de l'importance des textes, comme le montre la matrice ci-après.

 

 

Critères de fond

Critères de forme

 

Fidélité au sens

Rigueur

Grammaire

Style

Terminologie

Textes (très) importants

 

 

 

 

 

Textes moyennement importants

 

 

 

 

 

Textes peu importants

 

 

 

 

 

Sur le fond, le principe d'égalité signifie que les connaissances linguistiques et techniques du traducteur seront mises au service de la logique du message de l'auteur (fidélité au sens). Cet impératif de fidélité devra être appliqué quelle que soit l'importance du texte à traduire. En effet, dans des organisations internationales ayant des langues officielles ou de travail différentes, les représentants des pays membres doivent pouvoir compter sur l'équivalence fonctionnelle2 des textes originaux et des traductions pour prendre leurs décisions en connaissance de cause.

Par ailleurs, le traducteur veillera à la cohérence entre le texte source et le texte cible (rigueur). Dans les textes importants ou très importants, il ne devra pas introduire d'ajouts dans le texte ni omettre des éléments. Il sera précis et non approximatif. Il s'assurera de la concordance des chiffres et des symboles, ainsi que de l'exactitude des conversions d'unité. Il respectera strictement la concordance des phrases, en particulier dans des textes juridiques, législatifs, réglementaires ou contractuels. Il signalera au demandeur ou à l'auteur les erreurs de fond et de forme et il rectifiera les erreurs de fond dans la traduction.

Dans des textes de moyenne ou de faible importance, on pourra tolérer des omissions ou des approximations limitées à un petit nombre d'éléments peu signifiants. De même, on pourra admettre que des unités n'aient pas été converties. Par ailleurs, le traducteur pourra se contenter de ne signaler que les erreurs grossières de fond (date erronée, par exemple) ou de forme (phrases incomplètes sans aucun sens, par exemple).

Sur le plan de la forme, les organisations internationales attendent en principe des auteurs le respect des règles orthographiques et grammaticales de la langue de rédaction, une certaine clarté d'expression et souvent le respect de la terminologie du domaine traité ou de la terminologie 'maison'. Ces mêmes critères valent naturellement pour les traductions.

Dans les textes importants ou très importants, il conviendra donc de veiller au respect absolu des règles grammaticales (syntaxe, orthographe et ponctuation) et d’éliminer toutes les fautes de frappe. Sur le plan du style, la formulation doit être élégante et claire, les phrases bien structurées. Le niveau de langue doit être adapté au texte et au domaine. Les liens logiques doivent être restitués. Il convient en outre de prendre en compte les usages linguistiques nationaux selon les circonstances. De même que l’auteur aura respecté la terminologie et la phraséologie propres à un pays anglophone dont il traite, le traducteur veillera à reprendre les termes et expressions spécifiques de pays francophones dans des textes qui leur sont consacrés. Le texte ne doit pas 'sentir la traduction'. Sur le plan de la terminologie, le traducteur utilisera les termes et expressions caractéristiques du secteur concerné et veillera à l’exactitude des appellations officielles. Enfin, il respectera les conventions terminologiques 'maison'.

Dans des textes de moyenne importance, on maintiendra les mêmes critères de grammaire, mais on pourra se contenter d’un style correct et clair, de phrases compréhensibles sans difficulté et on pourra tolérer quelques écarts (répétitions, périphrases, etc.). En matière de terminologie, on pourra tolérer le recours à des termes et appellations ne correspondant pas tout à fait à la 'norme'.

Enfin, dans des textes peu importants, on pourra tolérer sur le plan du style une traduction assez littérale faisant parfois appel à l’emprunt et au calque, ainsi que quelques lourdeurs, répétitions et périphrases, mais qui ne verse pas dans le charabia.

Moduler l’intervention du réviseur

Dans le modèle que nous proposons ici, le service de traduction s’est doté d’une grille d’analyse des textes, des traducteurs, des risques et de la qualité attendue du produit. La révision prend alors tout son sens d’instrument de contrôle de la qualité. À la lumière de cette grille d’analyse, la hiérarchie du service peut en effet donner des instructions beaucoup plus précises au réviseur sur le niveau d’intervention attendu et éviter tout surinvestissement dans un texte peu important ainsi que des corrections inutiles qui demandent du temps.

On trouvera ci-après deux illustrations de différents niveaux d’intervention de la révision en fonction de l’importance accordée à un texte3.

Le premier texte est présenté ici en vis-à-vis de sa traduction initiale.

Business-to-business parcels carrier depot in Norwich, United Kingdom

Dépôt de société de livraisons d’entreprise à entreprise à Norwich, Royaume-Uni

A parcel carrier’s depot in Norwich with a population of approximately 195 000 people in the built-up area was studied for a week in September 2001. The depot serves this city plus other towns and villages within a catchment area with a radius of 35 km. 49 vehicles are operated from the urban depot (includes local delivery vehicles and trunking vehicles operating between the urban depot and the central hub).

Un dépôt de société de livraison à Norwich, avec une population d’environ 195 000 habitants dans l’agglomération, a été étudié pendant une semaine en septembre 2001. Le dépôt dessert Norwich plus d’autres villes et villages situés dans un rayon de 35 km. 49 véhicules sont exploités à partir du dépôt urbain (y compris les véhicules de livraison locale et de livraison aux centres de distributions qui opèrent entre le dépôt urbain et le centre).

Un lecteur francophone un tant soit peu averti repérera immédiatement les lacunes les plus criantes de cette traduction (passages soulignés). Un problème d’orthographe avec le 's' à livraison, des maladresses de style (" avec une population... dans l’agglomération ") et une construction de phrase introduisant une erreur de sens dans la parenthèse de la fin. Dans le cas d’un texte peu important, l’intervention du réviseur va essentiellement consister à remédier à ces lacunes et pourra aboutir au résultat de la colonne de gauche du tableau ci-après. Le sens du texte de départ est désormais respecté, mais on ne peut pas dire que le style, la grammaire et la terminologie présentent une qualité suffisante pour envisager une publication de cette traduction.

Si ce texte est important (publication, par exemple), il faut évidemment pousser plus loin la révision. Dans la colonne de droite du tableau ci-après, on voit immédiatement que la terminologie a été rectifiée pour respecter la 'norme' du domaine de spécialité. Sur le plan du style, l’ajout de 'Cet' au début de la deuxième phrase introduit un lien logique implicite dans l’original, mais qui doit devenir explicite en français. De même, la troisième phrase ne commence plus par un chiffre et les parenthèses qui rompaient la continuité logique et la lisibilité du texte sont supprimées. Le 'Il' en début de phrase évite la répétition de 'entrepôt'. Bref, on voit que la traduction est maîtrisée de bout en bout selon tous les critères de qualité que nous avons énoncés. L’équivalence fonctionnelle des deux textes est assurée et on peut même dire que la traduction est de 'meilleure' qualité que l’original. Qui plus est, elle est plus courte que l’original (68 mots, contre 78 mots en anglais) !

Dépôt de société de livraison d’entreprise à entreprise à Norwich, Royaume-Uni

Entrepôt de société de messagerie interentreprises à Norwich (Royaume-Uni)

Un dépôt de société de livraison implanté à Norwich, dont l’agglomération compte environ 195 000 habitants, a été étudié pendant une semaine en septembre 2001. L’entrepôt dessert Norwich et d’autres villes et villages situés dans un rayon de 35 km. 49 véhicules sont exploités à partir de cet entrepôt urbain (véhicules de livraison locale et véhicules de liaison qui opèrent entre le dépôt urbain et le centre de distribution).

Un entrepôt d'une société de messagerie implanté à Norwich, dont l’agglomération compte environ 195 000 habitants, a été étudié pendant une semaine en septembre 2001. Cet entrepôt urbain dessert Norwich et les villes et villages situés dans un rayon de 35 km. Il exploite 49 véhicules qui assurent les livraisons locales ou les liaisons avec le centre de distribution.

Dans le deuxième exemple, on perçoit d’emblée une maladresse ('aujourd’hui' est restrictif par rapport à 'current'), un calque erroné, mais classique ('decade' en anglais désigne une période de 10 ans, et 'décade' en français une période de 10 jours. Puis l’omission d’une partie de la négation (" n’émettent pratiquement de ") est grammaticalement incorrecte. Enfin, non seulement l’utilisation du mot 'puissance' pour 'power' est erronée du point de vue terminologique, mais elle introduit aussi une erreur de sens. Ces lacunes devront être rectifiées quelle que soit l’importance du texte.

Nuclear energy in the hydrogen economy

L’énergie nucléaire dans l’économie de l'hydrogène

In the current fossil fuel economy, vehicles are fuelled mainly by petroleum products and a large share of power plants use fossil fuels. This seems difficult to sustain in the decades to come due to limited natural resources and harmful environmental impacts of fossil fuel burning at the local (e.g. urban smog), regional (e.g. acid rain) and global (climate change) levels.
The hydrogen economy is envisaged as an alternative path in which hydrogen would play a major role in energy systems and serve all sectors of the economy, substituting for fossil fuels. Hydrogen can be obtained from various primary energy sources that are domestically available in most countries, including nearly carbon-free sources such as renewable and nuclear energies. Consequently, the hydrogen economy would enhance security of energy supply and environmental quality. Hydrogen is an energy carrier that can be stored in large quantities, unlike electricity, and converted at the end-user point into electricity in fuel cells, with only heat and water as by-products. It is also compatible with combustion turbines and reciprocating engines to produce power with near-zero emission of pollutants.

Dans l'économie du pétrole où nous vivons aujourd’hui, les véhicules roulent en consommant surtout des dérivés du pétrole, et les centrales électriques utilisent essentiellement des combustibles fossiles. Ceci semble difficilement soutenable pour les décades à venir, en raison de la limitation des ressources naturelles et des impacts nuisibles que provoque la combustion des combustibles fossiles sur l'environnement, au plan local (ex. smog urbain), régional (ex. pluies acides) et mondial (changement climatique).
L'économie de l'hydrogène apparaît comme un scénario alternatif, où l'hydrogène jouerait un rôle essentiel dans les systèmes énergétiques, au service de tous les secteurs économiques, en venant se substituer aux combustibles fossiles. On peut obtenir l'hydrogène à partir de différentes sources d'énergies primaires disponibles localement dans la plupart des pays, y compris à partir de sources qui n'émettent pratiquement de carbone, comme les énergies renouvelables et l'énergie nucléaire. En conséquence, l'économie de l'hydrogène renforcerait la sécurité d'approvisionnement énergétique et améliorerait la qualité de l'environnement. L'hydrogène est un vecteur énergétique stockable en grandes quantités, contrairement à l'électricité, et convertible en électricité au point d'utilisation grâce aux piles à combustible, qui ne rejettent que de la chaleur et de l'eau. Compatible également avec les turbines à combustion et les machines cycliques, il peut produire de la puissance avec un taux d'émissions polluantes proche de zéro.

Dans l’optique d’un texte plus important, l’intervention du réviseur va certes être beaucoup plus lourde, mais comme elle peut être justifiée par les critères de fond et de forme énoncés précédemment, elle sera recevable pour le traducteur. Ce dernier pourra y trouver des indications sur l’amélioration qu’il doit apporter à la qualité de son travail. Le tableau ci-après présente à gauche les révisions supplémentaires (en caractères soulignés ou barrés, les révisions impératives étant en caractères italiques gras) et à droite la version finale.

L’énergie nucléaire dans l’économie de l’hydrogène

L’énergie nucléaire dans l’économie de l’hydrogène

Dans l'économie des combustibles fossiles actuelle, du pétrole où nous vivons aujourd’hui, les véhicules consomment roulent en consommant surtout des produits pétroliers dérivés du pétrole, et la plupart des les centrales électriques brûlent utilisent essentiellement des combustibles fossiles. Cette économie sera difficile à maintenir dans Ceci semble difficilement soutenable pour les décennies décades à venir, en raison de l’épuisement progressif la limitation des ressources naturelles et des effets dommageables de impacts nuisibles que provoque la combustion des combustibles fossiles sur l'environnement, au plan local (ex. smog urbain), régional (ex. pluies acides) et mondial (changement climatique). L'économie de l'hydrogène apparaît dès lors comme un scénario de rechange. alternatif, où L'hydrogène jouerait un rôle majeur essentiel dans les systèmes énergétiques et remplacerait les combustibles fossiles dans, au service de tous les secteurs économiques, en venant se substituer aux combustibles fossiles. Il On peut être produit obtenir l'hydrogène à partir de différentes sources d'énergies primaires disponibles localement dans la plupart des pays, y compris ainsi qu’à partir de formes d’énergie sources qui n'émettent pratiquement pas de carbone, comme les énergies renouvelables et l'énergie nucléaire. En conséquence, L'économie de l'hydrogène améliorerait donc renforcerait la sécurité de l'approvisionnement énergétique en énergie et améliorerait la qualité de l'environnement. L'hydrogène est un vecteur énergétique qui peut être stocké stockable en grandes quantités, à la différence de contrairement à l'électricité, et converti convertible en électricité au stade de l’utilisation finale point d'utilisation dans des grâce aux piles à combustible, qui ne rejettent que de la chaleur et de l'eau. Compatible également avec les Il peut également être utilisé dans des turbines à combustion et des moteurs à piston pour les machines cycliques, il peut produire de l’énergie la puissance avec des émissions un taux d'émissions presque nulles. polluantes proche de zéro.

Dans l'économie des combustibles fossiles actuelle, les véhicules consomment surtout des produits pétroliers et la plupart des centrales électriques brûlent des combustibles fossiles. Cette économie sera difficile à maintenir dans les décennies à venir en raison de l’épuisement progressif des ressources naturelles et des effets dommageables de la combustion des combustibles fossiles sur l'environnement local (pollution urbaine), régional (pluies acides) et mondial (changement climatique). L’économie de l’hydrogène apparaît dès lors comme un scénario de rechange. L’hydrogène jouerait un rôle majeur dans les systèmes énergétiques et remplacerait les combustibles fossiles dans tous les secteurs de l’économie. Il peut être produit à partir de différentes énergies primaires disponibles dans la plupart des pays, ainsi qu’à partir de formes d’énergie qui n’émettent pratiquement pas de carbone comme les énergies renouvelables et l’énergie nucléaire. L’économie de l’hydrogène améliorerait donc la sécurité de l’approvisionnement en énergie et la qualité de l’environnement. L’hydrogène est un vecteur énergétique qui peut être stocké en grandes quantités, à la différence de l’électricité, et converti en électricité au stade de l’utilisation finale dans des piles à combustible qui ne rejettent que de la chaleur et de l’eau. Il peut également être utilisé dans des turbines à combustion et des moteurs à piston pour produire de l’énergie avec des émissions polluantes presque nulles.

Nous venons de l’indiquer implicitement, nous nous situons dans un modèle de révision qui prévoit le retour de la traduction révisée au traducteur. Est-ce là un moyen de marquer la hiérarchie entre traducteur et réviseur ? N’est-ce pas une perte de temps ? Certainement pas ! Il s’agit bien au contraire d’instaurer une relation pédagogique entre le réviseur et le traducteur, parce que nous sommes convaincus que c’est la façon la plus rentable de procéder, comme nous allons le voir.

Un nouveau rapport entre traducteur et réviseur

En soi, le travail du réviseur est à la fois complexe et frustrant. Réviser, c’est accepter qu’un autre ait fait la traduction, donc des choix qui peuvent être différents des siens. Le réviseur doit donc en permanence lutter contre la tentation de la réécriture, qui est forte mais improductive. En encadrant et en modulant l’intervention du réviseur, notre modèle permet de lutter efficacement contre cette tentation. Si l’on suit notre grille d’analyse, on comprend immédiatement qu’il est sans doute un peu vain de remanier le style adopté par la traduction d’un simple document de travail pour arriver à un résultat plus 'joli', pour y mettre 'SA' manière de dire les choses, même si elle est meilleure. L’important dans ce cas, c’est avant toute chose d’assurer l’équivalence fonctionnelle des deux textes qui vont connaître une vie parallèle au fil des débats au sein d’une instance de l’organisation. Le problème se pose différemment au niveau d’une publication 'phare' de l’organisation où le critère de lisibilité immédiate, d’agrément de lecture prend une importance beaucoup plus grande et sollicitera plus les talents d’écriture du traducteur et du réviseur.

Il faut en outre bien comprendre que la révision est une intervention qui peut être tout à la fois utile et frustrante pour le 'révisé'. L’idéal est bien entendu qu’elle soit d’abord ressentie comme utile. Elle est évidemment frustrante au même titre qu’elle l’est pour le réviseur. Il est en effet difficile pour le traducteur d’être remis en cause, d’accepter qu’on touche à son 'bébé', qu’on mette le doigt sur ses points faibles et cela devient révoltant lorsqu’on a le sentiment que le réviseur a tout bonnement réécrit le texte. Mais si, par suite d’une analyse de l’importance du texte effectuée en amont, des instructions claires ont été données à la fois au traducteur et au réviseur quant au niveau de qualité attendu du 'produit', il devient possible de dissiper ces sentiments d’injustice et de frustration. Le réviseur pourra justifier ses interventions sur la base de critères précis connus d’avance par le traducteur. La situation ne sera dès lors plus celle d’une immixtion du réviseur dans le travail du traducteur, mais celle d’un cahier des charges à valeur contractuelle entre le demandeur de la traduction, le service de traduction, le traducteur et le réviseur.

Le cahier des charges étant clairement défini, le retour d’information au traducteur devient plus efficace, puisque l’on peut invoquer des critères précis pour justifier les interventions du réviseur. Nous abordons là l’autre versant du contrôle de qualité, à savoir l’action formatrice ou pédagogique du réviseur vis-à-vis du traducteur, qui fait partie intégrante, selon nous, de 'l’économie' de la révision dans le cadre d’une organisation internationale soucieuse du rapport qualité/coût de la traduction.

Pour bien comprendre ce qui lie l’économie et la pédagogie de la révision, on peut reprendre l’idée que le travail proprement dit de traduction constitue une enquête4 sur le texte d’origine utilisant des moyens linguistiques et logiques pour assurer l’équivalence fonctionnelle du texte source et du texte cible. Dans cette démarche, la révision devient une reprise de l’enquête. Le réviseur ne doit pas détruire les acquis de l’enquête de départ, sinon il nie le travail du traducteur et abandonne le statut de réviseur pour devenir 'retraducteur'. Le respect du travail du traducteur est à la fois une démarche déontologique (ne pas nier l’existence de ce travail), un souci d’efficacité et de rentabilité (si je retraduis tout, à quoi sert la traduction initiale), enfin la clé de l’instauration d’une relation pédagogique entre le réviseur et le révisé. Pour que cette relation pédagogique puisse s’instaurer, il faut que le réviseur communique le fruit de son travail au traducteur. Réviser dans cette optique de rentabilité et de pédagogie, c’est savoir reprendre les bonnes idées du traducteur, car on gagne alors du temps et on montre au traducteur ce qu’il fait bien. Un traducteur consciencieux est en effet souvent inquiet de la qualité des textes qu’il produit.  Parfois, cette inquiétude traduit un manque de confiance en soi qui risque d’inciter le traducteur à brider sa créativité, voire 'à s’adapter préventivement' au réviseur, ce qui est vain puisque la gestion des flux peut imposer la désignation du réviseur en dernière minute. Mettre en valeur (en ne modifiant pas les passages correspondants) ce qui est bon, c’est aussi éviter que le traducteur ne remette en cause inutilement sa pratique, ce qui serait pédagogiquement et économiquement désastreux. En revanche, rectifier les insuffisances de sa traduction selon des critères convenus peut être interprété par le traducteur comme une incitation à faire mieux (style, recherche documentaire, etc.). De cette façon, on sort du cycle infernal de la frustration de la correction, du refus de la révision, de l’autodénigrement du traducteur et de toutes ces attitudes de blocage qui entravent la coopération entre traducteurs et l’efficacité économique du circuit de traduction. Pratiquée dans cet esprit, la révision relève du mentorat. Elle s’inscrit dans le long terme. En faisant progresser le traducteur, le réviseur s’épargne en outre les rectifications récurrentes qu’il faut apporter aux travaux de traducteurs qui se bloquent. La révision peut donc induire des gains de productivité. De plus, dans notre modèle, la coopération entre un réviseur et un ou plusieurs traducteurs permet de constituer et de souder des équipes de traducteurs spécialisés (internes ou externes), ce qui, dans une organisation aux centres d’intérêt aussi divers que l’OCDE, est indispensable pour répondre à la demande de traduction dans les délais, avec le niveau de qualité attendu et sans surcoût. Parallèlement, l’accumulation d’évaluations des travaux des traducteurs par les réviseurs permet de mieux connaître la fiabilité des traducteurs composant ces équipes, de façon à parvenir à la concordance optimale entre importance du texte et fiabilité du traducteur.

Conclusion

Le 'modèle économique' de la révision que nous avons présenté ne cherche pas à nier le coût de la traduction et de la révision. En tout état de cause, nous sommes amenés à justifier ce coût dans une organisation internationale soumise à des contraintes budgétaires et à un 'contrôle' par les contribuables de ses pays membres. Dans ce modèle, le fait d’admettre la réalité de ce coût et de proposer des principes de gestion de la traduction et de la révision nous permet de faire valoir le choix d’efficacité de la communication qui sous-tend ce coût et d’inscrire la révision dans une logique 'gagnant-gagnant'. Le traducteur peut apprendre beaucoup de la révision ; le réviseur est contraint d’aller au fond des choses s’il veut jouer son rôle et justifier ses interventions ; il progresse donc lui-même vers le statut non seulement de traducteur spécialisé, mais aussi de mentor ; enfin, le donneur d’ouvrage bénéficie d’un contrôle efficace de la qualité des traductions, mais aussi, souvent, des textes originaux à travers les erreurs de forme et de fond que les traducteurs ou les réviseurs détectent et signalent aux auteurs.

 

Bibliographie 
  • Brunette, Louise (2007). " Relecture-révision, compétences indispensables du traducteur spécialisé. " Lavault-Oléon, Élisabeth (dir.) (2007). Traduction spécialisée : pratiques, théories, formations. Berne : Peter Lang, Éditions scientifiques internationales, 225-235.
  • Dewey, John (1933). How we think. Boston : D.C Heath & Co.
  • Gouadec, Daniel (2002). Profession : traducteur. Paris : La Maison du Dictionnaire.
  • Prioux, René (2006-07). La gestion de la qualité dans les services de traduction des organisations internationales, Conférences sur la gestion de la traduction et de la révision données dans différentes organisations internationales (OCDE, ONU , UE, UNESCO, UIT, FAP, PAM, FIDA, etc.) dans le cadre de IAMLADP (International Annual Meeting on Language Arrangements, Documentation and Publications ), structure regroupant les services linguistiques et de conférences d’organisations internationales (http://www.iamladp.org/about.htm).
  • Rochard, Michel (2002). " La révision : un acte pédagogique et économique." Daniel Gouadec (dir.) En bons termes, Actes du colloque international de l'Université de Rennes 2 " Spécialités et spécialisations dans la pratique et la formation des traducteurs. " Paris :La Maison du Dictionnaire.
  • Rochard, Michel (2004). " Le réviseur : Achille ou Mentor ? "Actes du Colloque SFT-Gremuts de l’Université de Grenoble 3, revue Traduire n°203. Paris : Société française des traducteurs (SFT).
Biographies

René PriouxRené Prioux, licencié en langues de l’université de Montpellier (France), traducteur diplômé de l’ESIT (université Paris III), titulaire du diplôme d’études approfondies en traduction et interprétation de l’ESIT, traducteur-interprète free-lance (1973-80), professeur de traduction technique à l’ESIT (1976-91), traducteur principal-réviseur à la Commission européenne à Bruxelles (1980-1985), réviseur, puis chef de la section de traduction française à l’OCDE (1986-96), actuellement chef de la Division de la traduction de l’OCDE.

Michel RochardMichel Rochard, traducteur diplômé de l’Université de Mayence à Germersheim (Allemagne) et docteur en traductologie de l’Université de Paris 3 (ESIT), traducteur-réviseur à la Banque de France (1978-92), actuellement réviseur et responsable de la traduction externe à la Division de la traduction de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), chargé de cours de traduction économique et financière à l’ESIT (1983-92), puis à l’Université de Paris 7 (EILA).

Note 1:
Les idées exprimées et les faits exposés dans ce document le sont sous la responsabilité personnelle des auteurs et n'engagent pas l'OCDE.
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Note 2:
Sur la notion d'équivalence fonctionnelle, voir notamment Rochard (2006).
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Note 3:
Pour une typologie des interventions des réviseurs, voir Rochard (2004).
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Note 4:
Au sens de la théorie de l’enquête de John Dewey, philosophe juriste, pédagogue et homme politique américain. Selon Dewey, toute activité humaine impliquant une réflexion consiste à partir d’une situation, à réunir des observations et des indices permettant de formuler des hypothèses de solution au problème posé, puis à confronter ces hypothèses à la réalité, à d’autres observations ou indices, jusqu’à trouver la solution offrant le plus de certitudes, ce qui constitue le modus operandi classique de l’enquête policière.
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